Jessica Flanigan est Professeure associée d’études de philosophie, de politique, d’économie et de droit et titulaire de la chaire Richard L. Morrill d’éthique et de valeurs démocratiques à l’Université de Richmond.


Selon vous, quel est le principal argument libéral en faveur du revenu de base universel ?

Le principal argument en faveur du revenu universel de base repose sur le constat que les systèmes de propriété actuellement appliqués par les États ne respectent pas pleinement le droit des personnes à décider de leur mode de vie. Les gens sont tenus de respecter un ensemble de règles de propriété imposées qui limitent considérablement leur liberté. 

En quoi les systèmes de propriété appliqués par les Etats privent les individus du choix de leur mode de vie ?

Les systèmes de propriété qui sont actuellement appliqués par les États violent les droits des personnes à être protégé contre toute ingérence. De nombreuses règles de propriété que les agents de l’Etat appliquent par la force ne protègent pas les droits naturels des personnes. Comme par exemple la protection de la propriété intellectuelle, les politiques  redistributives ou encore les règles qui précisent comment la terre et les autres ressources naturelles peuvent être acquises, contrôlées ou transférées. Lorsque des fonctionnaires imposent par la force ces règles de propriété à des personnes qui n’ont aucune raison d’être contraintes de la sorte, ils violent le droit des gens à décider de la façon dont ils veulent vivre leur vie.

Pour cette raison, ceux qui revendiquent un engagement en faveur de la liberté devraient s’inquiéter de l’application d’un système de propriété par l’État. Ils devraient soutenir une politique qui atténue les violations et les menaces à la liberté qu’implique un tel système de propriété. Un revenu de base inconditionnel (RBI) est un bon moyen pour compenser les faiblesses du système de propriété actuel qui  limite notre liberté. Je considère donc le RBI comme une compensation pour l’imposition coercitive de règles de propriété, qui nous affecte tous. Le RBI est une forme de dédommagement particulièrement efficace, car il donne à chaque bénéficiaire le pouvoir de décider comment le dépenser, plutôt que de mettre ces choix entre les mains des fonctionnaires. 

Ceci est lié à un deuxième principe fondamental du libéralisme, qui est l’idée que chaque personne est généralement le meilleur juge de son propre bien-être. Souvent, les gens font valoir ce dernier principe en plaidant pour de grands principes de tolérance et un engagement en faveur des libertés civiles. Mais ce même principe – l’idée que chaque personne est son meilleur juge – qui prévaut pour les libertés de conscience et d’association, doit aussi s’appliquer lorsque l’on parle des finances des individus.

Ne serait-ce pas nier les principes fondamentaux du libéralisme, en particulier celui de la propriété privée ?

Non, car même si vous acceptez que les gens ont des droits à la propriété privée au-delà des limites de leur corps (par exemple, des droits sur des terrains et sur des ressources naturelles), il ne s’ensuit toujours pas que les systèmes de propriété existants que tous les États appliquent sont conformes aux droits naturels des gens. En fait, il est presque certain que ce n’est pas le cas. Ainsi, tous les systèmes de propriété actuels violent les droits des personnes parce qu’ils contraignent des individus qui ne sont pas censés être contraints. Les libéraux devraient favoriser les institutions publiques qui indemnisent les personnes pour les contraintes injustes qu’ils subissent, même lorsqu’elles sont exercées par l’État. Les libéraux devraient donc soutenir un RBI.  

Devrions-nous financer les personnes qui choisissent de ne pas travailler ?

Oui ! Les personnes qui choisissent de ne pas travailler ont droit à la même indemnisation que les autres. De plus, actuellement beaucoup de gens travaillent, mais ils ne sont pas rémunérés. Ils travaillent comme soignants ou artistes, ou ils contribuent à leur communauté d’une autre manière qui mérite d’être soutenue. Mais même ceux qui choisissent de ne pas contribuer de quelque manière que ce soit ont également droit à un revenu de base qui leur donne cette liberté.

Que pensez-vous de l’impôt négatif sur le revenu proposé par Milton Friedman dans son livre Capitalisme et liberté ?

Je suis favorable à la proposition de Friedman, tant que les personnes qui n’ont pas de revenu reçoivent suffisamment pour subvenir à leurs besoins de base. Je pense qu’il pourrait effectivement finir par ressembler à un revenu de base. Une caractéristique intéressante de l’impôt négatif proposé par Friedman est qu’il pourrait préserver les avantages des mécanismes de prix sur les marchés, y compris sur le marché du travail, tout en permettant aux travailleurs de quitter ce dernier s’ils le souhaitent. 

D’un autre côté, que pensez-vous de la solution proposée par Philippe Van Parijs, un RBI le plus généreux possible ?

Une chose que j’apprécie vraiment dans la conception du RBI de Van Parijs, c’est qu’il est construit sur une base morale pluraliste. Il évoque des raisons environnementales, féministes et égalitaires ainsi que des arguments économiques en faveur du RBI. Mais il est également clair que le raisonnement de Van Parijs est fondé sur un idéal de liberté – l’idée que les gens ne devraient pas être obligés de travailler pour poursuivre ce à quoi ils tiennent. Van Parijs est en faveur d’un RBI généreux tant qu’il peut être financé sans nuire à la croissance économique. Les gens peuvent débattre de la durabilité de cette solution, mais je ne pense pas qu’il y ait d’objections morales particulièrement convaincantes à un RBI très généreux, une fois que nous avons accepté le principe du RBI.  

L’introduction d’un revenu de base universel ne signifierait-elle pas que nous considérons que chaque individu a un droit sur les membres de la communauté ?

Non. Un RBI reconnaîtrait que la communauté n’a pas de droit sur l’individu. En divisant le terrain et en utilisant la force pour faire respecter un système de règles de propriété arbitraires et inégalitaires, l’État viole le droit qu’ont les citoyens d’être protégé contre toute ingérence. Un RBI ne légitime pas ces violations, mais il compense le fait que les gens sont soumis à ce genre de coercition.

Comment répondez-vous aux arguments des libéraux qui s’opposent à un revenu de base inconditionnel (notamment avec les arguments de la dépendance de l’Etat et l’importance de la valeur du travail) ?

Van Parijs a une belle réponse sur ce point lorsqu’il fait remarquer que ce n’est pas comme si les personnes à revenus élevés et les personnes riches méritaient la répartition exacte qu’elles obtiennent dans le système de propriété actuel. Certains individus obtiennent déjà plus que ce qu’ils semblent mériter réellement. De plus, ce n’est pas comme si l’emploi était un bien en soi ou si le chômage était toujours mauvais. Et à ceux qui s’inquiètent de la valeur du travail, je voudrais faire remarquer que tout travail de valeur n’est pas un travail rémunéré. Les soins non rémunérés, par exemple, ont une énorme valeur sociale et un RBI permettrait une bien meilleure reconnaissance de la valeur intrinsèque et fonctionnelle de ce genre d’activité.

Commentaires (1)
  1. J’adhère totalement à l’idée d’un revenu de base inconditionnel.

    Mais pour que cette idée cesse d’être une utopie irréaliste et démagogique, il faut aborder de front et sérieusement : le problème de son périmètre (qui participe au dispositif ?), le problème de son financement (qui paye ?), et le problème de son acceptabilité.

    Allocation universelle => Impôt universel de redistribution nationale

    L’Allocation universelle de Van Parijs est en fait la moitié séduisante d’un dispositif de redistribution des revenus. Mais pour qu’il y ait redistribution, il faut qu’il y ait collecte. Pour qu’il y ait collecte, il faut qu’il y ait un impôt.
    => Pour que le dispositif soit complet et cohérent, je propose donc que l’ « Allocation universelle » soit financée par l’ « Impôt universel de redistribution nationale ».

    Par analogie avec l’Allocation universelle :
    — l’impôt universel est payé par tous, dès le premier centime de revenu.
    — Il porte sur la totalité des revenus (c’est-à-dire sur toute somme reçue, quelle qu’elle soit, qui donne du pouvoir d’achat, y compris les aides, y compris l’héritage),
    — son taux d’imposition est le même pour tous.
    — il remplace la multitude de taxes dont la finalité est la redistribution des revenus.
    — Il a donc la même vertu simplificatrice que l’Allocation universelle.

    L’impôt universel contribue à l’éradication de la pauvreté en supprimant la distinction stigmatisante riche / pauvre.
    De même que l’Allocation universelle dispense le « pauvre » de l’humiliation de tendre la main, l’Impôt universel dispense le « riche » du désagrément de se sentir brimé par un impôt qu’il est le seul à payer. Le pauvre a l’honneur d’être traité comme un riche et les deux ont le sentiment de participer équitablement à un dispositif de solidarité nationale.

    Pour que le dispositif soit acceptable et viable :
    — L’Allocation universelle doit être réservée à ceux qui ont accepté préalablement de payer l’impôt universel, au moins l’année précédente.
    — La somme total redistribuée par l’Allocation universelle doit être strictement égale à la somme collectée l’année précédente par l’Impôt universel.
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