Pascal Salin est professeur d’économie honoraire de l’Université Paris-Dauphine, ancien président de la Société du Mont Pèlerin, auteur de «Libéralisme» et de «Le vrai libéralisme : Droite et gauche unies dans l’erreur».


Quel est pour vous le principal argument libéral contre le revenu de base ?

Il y a deux arguments essentiels contre le revenu de base inconditionnel.  Il y a tout d’abord un argument de principe : le revenu de base suppose que les bénéficiaires de ce revenu ont des droits sur autrui.  Or, ce qui est justifié d’un point de vue éthique c’est que les droits de propriété légitimes sur les ressources proviennent des efforts des individus pour créer ces ressources. Il est immoral de prétendre que d’autres personnes ont des droits sur ces ressources. Par ailleurs, il ne faut pas confondre les actes de charité volontairement faits par les propriétaires de ressources, par exemple en faveur ? des personnes pauvres – ce qui est louable – et le transfert de ressources par l’usage de la contrainte publique, ce qui doit être considéré comme immoral.

L’autre argument contre le revenu de base est de nature pragmatique (et non contradictoire avec l’argument éthique ci-dessus). Les bénéficiaires du revenu de base sont incités à ne pas faire d’efforts productifs et, par ailleurs, les impôts prélevés sur les autres citoyens pour financer le revenu de base diminuent leurs incitations productives. Il y a donc une moins grande production de biens et services, d’où il peut résulter une plus grande pauvreté de certains. On donne alors à ces derniers un revenu de base et l’on se trouve dans un cercle vicieux de diminution de la production et d’augmentation des transferts.

S’opposer au RBI n’est-ce pas camper sur une position idéologique et faire fi du pragmatisme nécessaire pour rendre le système social plus libéral ?

Si l’on substitue le revenu de base à une très grande variété d’aides – que l’on appelle  à tort des «aides sociales» – on respecte effectivement mieux la liberté de choix des bénéficiaires de ces aides : ainsi ils choisissent un domicile au lieu d’être logés dans un «logement  social». Mais cela ne constitue pas pour autant une justification du revenu de base : pourquoi favoriser la liberté de choix de certains aux dépens de la liberté d’usage de leurs ressources (y compris la liberté d’être charitable) par ceux qui doivent financer ces transferts ?

Que pensez-vous de l’impôt négatif, proposé par Milton Friedman dans son livre capitalisme et liberté ?

Milton Friedman a préconisé ce qu’il a appelé l’impôt négatif précisément pour qu’il remplace toutes les aides sociales et permette aux bénéficiaires d’avoir une plus grande liberté de choix.  Mais on doit reconnaître que Milton Friedman, qui a défendu beaucoup d’idées libérales d’une manière remarquable, peut tout de même être contesté à ce sujet.

Quel serait, selon vous, le système social optimal d’un point de vue libéral ?

Un système social optimal est évidemment un système reposant sur la liberté individuelle et refusant donc l’exercice de la coercition, qu’elle soit privée ou légale. Dans un univers de liberté, le sentiment de solidarité peut fort bien exister et l’Histoire de l’humanité montre bien qu’il y a toujours eu des individus sensibles aux difficultés d’autrui et donc disposés à avoir un comportement charitable (par exemple par l’intermédiaire des mouvements religieux). Or l’existence d’une prétendue solidarité sociale est en fait bien souvent la conséquence des propositions des hommes politiques pour être élus, car on trouve toujours une majorité pour spolier une minorité. Mais elle a pour conséquence de faire disparaître l’esprit de charité volontaire. Par ailleurs on doit admettre que tout individu a normalement les capacités d’avoir des activités productives qui lui permettent de vivre.  Certes, il existe des individus qui ont une totale incapacité productive d’ordre physique ou intellectuel. Mais on peut imaginer que, dans une société totalement libre et sans transferts publics, les parents prendraient une assurance pour leurs enfants avant même leur naissance pour qu’ils puissent disposer de ressources vitales si jamais ils ont une incapacité productive totale. Les gens libres savent trouver des solutions.

Commentaires (1)
  1. 1/ “Les droits de propriété légitimes sur les ressources proviennent des efforts des individus pour créer ces ressources. Il est donc immoral de prétendre que d’autres personnes ont des droits sur ces ressources”.
    Certes, les efforts des individus sont importants. Mais est-ce à dire que nous ne devons rien à personne ?

    Nos efforts ont des rendements différents selon les aptitudes que nous avons reçues (gratuitement), selon les infrastructures collectives dont nous bénéficions (gratuitement) et selon l’environnement dans lequel nous évoluons et dont nous ne sommes pas maîtres.

    Nous ne sommes pas des individus isolés ; nous devons donc raisonner collectivement ; notre économie doit bénéficier à tous ; le revenu de base inconditionnel doit être vu comme un intéressement de tous à l’effort de tous, que cet effort soit visible ou non et qu’il soit rémunéré ou non.

    2/ Les actes de charité volontaires sont-ils préférables ?
    Les actes de charité portent en eux la condescendance du riche envers le pauvre et donc l’humiliation du pauvre.
    Le revenu de base inconditionnel (donc reçu aussi bien par le riche que par le pauvre) n’a pas cet inconvénient.

    3/ “Les bénéficiaires du revenu de base sont incités à ne pas faire d’efforts productifs”.
    Non. Ce qui décourage de faire des efforts productifs, ce n’est pas le fait de recevoir de l’argent, c’est le fait de recevoir cet argent SOUS CONDITIONS DE RESSOURCES.
    Les travailleurs pauvres sont les grands perdants des dispositifs existants d’aide sous condition de ressources. Malgré leurs efforts, ils ne gagnent pas plus que ceux qui ne vivent que des aides.
    Le principal intérêt du revenu de base inconditionnel, c’est qu’il donne de la sérénité. Contrairement aux aides conditionnelles (et donc aléatoires), il augmente le pouvoir de négociation et il peut servir de socle pour se lancer dans une initiative.

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