Ferghane Azihari est journaliste et analyste en politiques publiques. Il est par ailleurs délégué général de l’académie libre des sciences humaines.

Quels sont les éléments constitutifs du socialisme qui diffèrent fondamentalement du libéralisme ?

Le libéralisme diffère en tous points du socialisme. Il en est éloigné par sa nature, ses origines et sa finalité. La première doctrine est une philosophie du droit qui naît à la fin du XVIIe siècle en réaction à l’absolutisme, au mercantilisme et au corporatisme. Tandis que l’absolutisme proclame que le pouvoir est tout et que l’individu n’est rien, les libéraux rétorquent au contraire que les détenteurs du monopole de la coercition ont pour fonction principale la protection de la propriété des individus, c’est-à-dire ce qui leur est propre : leur vie, leur personne et leurs biens. Alors que le mercantilisme et le corporatisme postulent que la prospérité d’une économie dépend de sa soumission à diverses entraves protectionnistes locales et nationales, les libéraux dénoncent la misère qui naît de mesures aussi arbitraires qu’improductives. La liberté d’entreprendre et du commerce produit selon eux des résultats supérieurs, sur le plan économique, mais aussi moral et culturel. Le socialisme naît dans un contexte différent. Il émerge en pleine révolution industrielle. La prospérité qui naît des sociétés bourgeoises s’accompagne d’inégalités inédites et insupportables aux yeux de leurs détracteurs. La socialisation des moyens de production est alors perçue comme un moyen de contrecarrer ces inégalités.

Le socialisme est très souvent associé à des objectifs à connotation positive, comme l’égalité matérielle ou la justice sociale. Ces principes peuvent-ils être moralement questionnés ? Comment ?

Le socialisme s’assigne avant tout des objectifs égalitaristes sur le plan économique et social. Il y a à mon avis deux moyens de questionner cet égalitarisme. Le premier moyen consiste à interroger sa pertinence. En effet, le niveau d’inégalité économique d’une population ne dit absolument rien de son niveau de prospérité générale, y compris celui des populations les plus déshéritées. L’obsession de la pauvreté relative n’est que le paravent d’une jalousie qui se désintéresse d’un problème plus important : celui de la pauvreté absolue. Or les êtres humains vivent en société pour vivre mieux. Pas pour vivre à l’identique. Pour illustrer les choses de manière caricaturale, le Soudan est un pays plus égalitaire que les États-Unis sur le plan des revenus. On doute cependant que la qualité de vie, y compris pour les gens humbles, y soit supérieure. Tout comme la possibilité pour ces derniers d’améliorer leur sort.

La seconde objection est celle du caractère contradictoire des objectifs égalitaristes. C’est un argument que Proudhon opposait déjà à Marx. L’uniformisation des conditions économiques et sociales des individus requiert une vaste concentration des pouvoirs entre les mains d’une nomenklatura chargée de redistribuer les richesses d’un pays. Autrement dit, le moyen de parvenir à une société égalitaire est intrinsèquement oligarchique. C’est-à-dire qu’il s’appuie sur le pouvoir illimité d’une minorité qui s’octroie des privilèges au détriment des masses. Le socialisme ne peut atteindre ses objectifs égalitaires qu’avec des moyens inégalitaires. C’est sans doute pourquoi les pays d’Europe de l’Est, en dépit de leurs proclamations, étaient sans doute bien plus inégalitaires que les pays d’Europe de l’Ouest.

Quel traitement est réservé à l’individu dans le socialisme ? Et dans le libéralisme ?

Le socialisme subordonne l’individu aux desseins économiques et sociaux d’une oligarchie. En méprisant la propriété privée, soit la libre disposition de soi, ce système n’est pas loin de considérer l’individu comme l’esclave de la collectivité, ou plus précisément de la nomenklatura qui prétend l’incarner. Ses rêves, ses aspirations et ses objectifs deviennent secondaires dès lors qu’ils ne correspondent pas à l’interprétation subjective de l’intérêt général qui émane de l’oligarchie au pouvoir. La philosophie libérale n’assigne à l’individu aucun autre objectif que ceux qu’il détermine lui-même, pour peu qu’ils n’entrent pas en conflit avec les droits fondamentaux de ses semblables. De ce point de vue, la philosophie libérale est bien plus modeste que l’idéologie socialiste, dont l’ambition explique la dimension autoritaire.

Au-delà de l’aspect moral, pourquoi le socialisme est-il, selon certains intellectuels, condamné à échouer ?  

L’économiste Ludwig Von Mises est, me semble-t-il, celui qui a effectué la réfutation la plus claire du socialisme sur le plan de l’efficacité économique. Le socialisme se propose d’organiser la bonne coordination des industries en dehors de la propriété privée, des prix de marché, et des mécanismes de profits et de pertes qui régulent ordinairement l’action des entrepreneurs. Toute la démonstration de Von Mises consiste à rappeler que cet objectif est impossible, à la fois pour des raisons d’incitations et d’informations. La propriété privée est indispensable aux incitations à la diligence. En son absence, les gains et les pertes d’une activité sont socialisés, ce qui constitue une prime à la négligence. Au-delà de ces questions d’incitations, von Mises rappelle que les signaux-prix sont indispensables pour imputer les préférences de consommateurs et allouer les facteurs de production de la manière la plus pertinente possible. Hélas, les intellectuels socialistes n’ont jamais répondu à ces objections. Ils désirent moins une économie fonctionnelle qu’assouvir leur haine envers un système qui, selon eux, érige le profit, le vice et l’égoïsme au rang d’institution. Je crois pour ma part qu’il ne faut y voir qu’une tentative de rationaliser un sentiment primaire et logé dans le cœur de tous les hommes : le ressentiment envieux.

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