Les récits de la Liber-thé sont des séries d’articles dans lesquels des rédacteurs de toute la francophonie nous parlent de la liberté sous ses diverses facettes. Dans cette série, Benjamin Faucher imagine des philosophes libéraux revenir à la vie dans notre époque et les fait réagir sur des évolutions contemporaines. En 2020, quelle serait leur réaction ? Troisième épisode : Lysander Spooner et les vices qui ne sont pas des crimes.

«Pour évacuer l’avion, suivez le marquage lumineux. Les portes seront ouvertes par l’équipage. Les toboggans se déploient automatiquement. Nous allons bientôt décoller. Votre tablette doit être rangée, et votre dossier redressé. Nous vous remercions d’avoir choisi notre compagnie et nous vous souhaitons un bon vol.» déclara Lysander Spooner dans le microphone, achevant de répéter les consignes de sécurité aux passagers, comme déjà des centaines de fois, depuis qu’il avait endossé le rôle de steward dans cette nouvelle vie.

Outre que ce métier était une occasion de profiter d’une des plus belles inventions de ce siècle – l’avion – il lui permettait d’être l’observateur discret des vices de ses contemporains. Entre les amants qui profitent d’un voyage d’affaire pour consommer leur histoire à l’abri – pensent-ils – des regards indiscrets, ou de ceux qui se font pincer à la douane avec toutes sortes de produits plus ou moins licites, Spooner avait de quoi écrire un livre, à son grand amusement. Ces voyages lui permettaient également de visiter plein de pays, de découvrir de nouveaux paysages, de nouvelles cultures, des traditions, des couleurs et… pléthores de règles inventées par des gouvernements qui ne partageaient visiblement pas son intérêt pour les frasques des individus. Beaucoup de ces législations comportaient dans leurs corpus de loi des réglementations qui visaient à contrôler les comportements : établir des codes vestimentaires, définir une religion officielle, bannir l’alcool ou les drogues, régenter la vie privée, condamner l’adultère… L’imagination des hommes et des femmes de loi révoltait l’ancien anarchiste qu’il était. Des pires théocraties aux démocraties les plus anciennes, les hommes semblaient avoir une fascination pour la réglementation des gestes de leurs semblables. Pourtant il avait essayé de leur expliquer pourquoi c’était faire fausse route dans son livre de 1875, dont le titre résumait sa théorie : «Les vices ne sont pas des crimes».

La distinction est importante : si les vices sont des actes par lesquels les individus nuisent à eux-mêmes, les crimes nuisent à autrui. Les premiers ne sont que des erreurs que commet un humain sur le chemin qui est censé le conduire au bonheur personnel, les seconds impliquent une intention malveillante. Les premiers devraient relever exclusivement de la morale personnelle, alors que les seconds tombent sous le coup de la loi. Malheureusement, de nombreux gouvernements continuent de déclarer qu’un vice est un crime et, en conséquence, veulent le punir. Ce qui constitue une injustice criante.

Bien sûr, Spooner ne tombait jamais dans un relativisme aussi stérile que lâche. De nombreux comportements le révoltaient y compris certains qu’il voyait en cabine. Lui-même essayait d’adopter une conduite qu’il estimait vertueuse. Après tout, savoir distinguer une action vertueuse d’une action vicieuse constituait une des réflexions les plus profondes et complexes qui était donnée à l’homme. Mais cette réflexion devait être menée par l’individu et par lui seul, car seulement lui était capable de savoir au plus profond de son être ce qui était bon pour lui. Cette réflexion sur les vices et les vertus pouvait faire l’objet d’un débat sociétal, du moment que l’État en restait à l’écart : on est d’autant plus capable de convaincre autrui de l’intérêt d’une règle sociale si on ne demande pas à l’État de l’imposer par la force coercitive de la loi.

Alors qu’il s’assurait que les coffres à bagage étaient bien fermés, Spooner écoutait distraitement la discussion enflammée que partageaient deux femmes d’affaire sur sa gauche à propos des incroyables bénéfices que venaient de leur dégager l’acquisition qu’elles avaient pu faire dans les jours passés. Finalement, le désir des humains demeurait sûrement le meilleur rempart face à l’incurie des Etats… 

L’auteur de la série, Benjamin Faucher, écrit de Paris (France)

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