Les récits de la Liber-thé sont des séries d’articles dans lesquels des rédacteurs de toute la francophonie nous parlent de la liberté sous ses diverses facettes. Dans cette série, Benjamin Faucher imagine des philosophes libéraux revenir à la vie dans notre époque et les fait réagir sur des évolutions contemporaines. En 2020, quelle serait leur réaction ? Premier épisode : John Stuart Mill et la liberté d’expression.

John Stuart Mill s’assit dans le métro et poussa un soupir. La journée avait été longue et intense, et la fatigue commençait à se faire sentir. Il leva la tête et consulta la carte de la ligne. Dix stations le séparait de son domicile. Pour passer le temps, il fit comme la plupart des personnes autour de lui et sortit son smartphone de sa poche et l’alluma. L’écran afficha la date : 10 juillet 2020. Voilà six mois qu’il était, pour une raison inconnue, revenu à la vie en plein XXIème siècle et qu’il avait dû, lui l’homme du XVIIIème siècle, s’adapter aux coutumes de ses nouveaux contemporains. L’usage de cette étrange boîte noire était l’une de ces nombreuses pratiques qu’il avait dû embrasser, mais celle-ci en particulier le fascinait, d’autant qu’elle lui permettait d’accéder à Internet  et aux réseaux sociaux. Même si de nombreuses personnes de cette époque en critiquaient les dérives, ils n’en restaient pas moins de formidables espaces de liberté, où chacun pouvait exprimer son opinion et la confronter à celle des autres. Il appuya sur l’icône représentant un petit oiseau blanc sur fond bleu cieletfit glisser le doigt sur l’écran pour voir défiler son fil d’actualité. Ici on moquait la dernière allocution du président de la République, là on s’insurgeait de la fermeture d’une centrale nucléaire. Ceux qui étaient d’accord aimaient, les autres commentaient dans un mélange de remarques acerbes, de noms d’oiseaux ou de réponses plus ou moins argumentées, remplissant cet Agora numérique de gazouillis d’une façon qu’il n’aurait jamais pensé imaginable à l’époque de son autre vie.

Pourtant, il s’était rapidement rendu compte que cette liberté était menacée de multiples façons. Depuis quelques temps, plusieurs gouvernements se penchaient sur l’idée de sanctionner les fake news. John ne connaissait pas ce néologisme, mais un ami lui avait expliqué que ce terme recouvrait les déclarations jugées comme fausses. Il secoua la tête. Déjà à l’époque où il écrivait le deuxième chapitre de son livre De La Liberté, il s’était opposé à ce genre de loi. D’abord, qui serait assez omniscient pour décider avec certitude ce qui relève du vrai et du faux ? Vouloir étouffer une opinion, c’est s’arroger le statut d’infaillibilité, qui est pour le moins difficile à soutenir. Quand bien même cette opinion serait fausse, elle contient souvent une part, même infime, de vérité, que seule un débat acharné permet de découvrir. En fait, la possibilité du débat, et donc de l’erreur est la condition sine qua non de l’existence de la vérité. Même la plus intolérante des Églises, l’Église catholique romaine – même si celle-ci semblait avoir moins de pouvoir à cette époque – écoutait systématiquement lors de la canonisation d’un saint un « avocat du diable ». Bien sûr, d’autres diront que pour certaines vérités, il est utile que le gouvernement intervienne pour les protéger afin de préserver la stabilité de la société. Mais qui serait assez infaillible pour décider quel sujet est d’utilité publique ou non ?

John leva la tête et rangea son portable. Il ne restait plus que trois stations. Un homme, grand, la quarantaine, les cheveux grisonnants, s’assit en face de lui et ouvrit un journal de telle manière que John arrivait à lire les gros titres. «Face à la montée des contenus haineux, certains parlementaires souhaitent encadrer les propos sur les réseaux sociaux». Décidément, les gouvernements n’avaient pas changé : la moindre opportunité de légiférer était bonne à prendre. Bien sûr, il comprenait les bonnes intentions derrière une telle loi, mais l’enfer est pavé de bonnes intentions. Il avait toujours trouvé les opinions haineuses nauséabondes, et défendait ardemment l’idée de tolérance. Mais cette dernière devait comme toute opinion pouvoir être contredite et remise en question afin qu’elle reste une vérité vivante plutôt que devenir un dogme mort. Il était dangereux d’interdire une opinion par la loi car si celle-ci continuait de subsister dans des poches de la société, les arguments qui permettaient de la contredire risquaient d’être perdus. Le métro s’arrêta, il était arrivé. John abandonna ses pensées et se leva sans un mot, se mêlant à la foule d’anonymes qui se pressaient sur le quai, puis disparut dans les méandres du métro parisien.

L’auteur de la série, Benjamin Faucher, écrit de Paris (France)


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