Les récits de la Liber-thé sont des séries d’articles dans lesquels des rédacteurs de toute la francophonie nous parlent de la liberté sous ses diverses facettes. Dans cette série, Benjamin Faucher imagine des philosophes libéraux revenir à la vie dans notre époque et les fait réagir sur des évolutions contemporaines. En 2020, quelle serait leur réaction ? Deuxième épisode : Friedrich Hayek et l’ordre spontané.

« Et n’oubliez pas, le sujet de ce cours sera au programme de l’examen » conclut Friedrich Hayek, marquant ainsi la fin du cours. Quelques soupirs exaspérés répondirent à cette phrase dans l’assemblée de jeunes gens qui lui faisait face. Les étudiants se levèrent et quittèrent l’amphithéâtre en petits groupes sous le regard mi-amusé, mi-exaspéré de leur professeur. Comme dans son ancienne vie, Hayek avait choisi le tableau noir qui faisait face aux bancs de l’université, mais troquant l’économie et les sciences politiques pour la linguistique, fasciné par les avancées qu’avait connu cette discipline les trente dernières années, depuis sa mort en 1992. Il avait essayé de leur montrer à quel point la façon dont les hommes avaient construit des langages efficaces relevait du miracle. Il s’était efforcé d’expliquer comment l’interaction de milliers d’individus qui ont pour seul but de communiquer avec leurs voisins parvenait à construire des systèmes linguistiques à la fois robustes et complexes, élégants et efficaces. Et tout ça, sans qu’aucune volonté extérieure ou un quelconque grand architecte ne contrôle tout ça suivant un plan bien ordonné. Un véritable exemple d’ordre spontané

Hayek sortit la salle et se hâta de quitter l’université. Dehors, l’après-midi touchait à sa fin. Le fond de l’air était frais mais le soleil printanier lui promettait une promenade agréable dans le quartier commercial de ville. Dans la rue principale, les bars et les restaurants fourmillaient d’activité préparant la soirée du vendredi soir. Les premiers clients affluaient, bientôt rejoints par les festoyeurs nocturnes. Hayek tourna au coin de la rue et passa devant un fleuriste qui rangeait sa devanture, offrant un un spectacle coloré et odorant aux passant. Plus loin, la vitrine d’une agence immobilière affichait les derniers appartements en location sur le marché, bien qu’ils n’y resteraient pas longtemps. Dans la boulangerie d’en face, Hayek aperçut Franck, son voisin chauffeur de bus, qui visiblement faisait ses courses après sa journée de travail et le salua d’un geste de la main. Il longea la rue, et ne put s’empêcher de s’émerveiller encore une fois devant ces scènes de la vie quotidienne, où dans ce joli maelström, chacun parvenait à se coordonner pour bâtir un système qui subvenait aux besoins de tous. Dans la journée, le marchand de chaussures avait fourni à l’avocat de quoi se chausser, qui a son tour avait permis au boulanger de défendre son commerce dans un contentieux qu’il avait avec le service des finances publiques, permettant à ce dernier de vendre au chauffeur de taxi de quoi agrémenter son repas, qui a son tour offrait la possibilité à l’ouvrier de ne pas aller chercher sa belle-mère à la gare, qui à son tour… A l’image des cellules du corps humain, chaque commerçant était le rouage d’une machine qui le dépassait, une machine complexe qui résultait de l’action humaine sans pour autant en être le résultat d’une quelconque volonté. Car pour qu’un tel système fonctionne, nul besoin de la rationalité égoïste d’un planificateur-Roi. Encore un exemple d’ordre spontané.

Hayek était fasciné par ces systèmes complexes où une organisation émergeait ainsi de façon organique. Ils étaient nombreux et si beaux : une ville construite par ses habitants au fil des décennies, une forêt qui permettait à des organismes de vivre de manière symbiotique, une langue vivante polie et formée par les usages de ceux qui la pratique. Bien des politiciens ne comprenaient pas cette dynamique et perdaient du temps et de l’énergie à vouloir planifier des pans de la société qui seraient plus robustes s’ils étaient auto-organisés : l’économie soviétique, l’espéranto, ou le Plan Calcul en France en sont de tristes exemple. A défaut des politiques, Hayek espérait qu’il parviendrait à faire toucher du doigt cette réalité à ses étudiants.

L’auteur de la série, Benjamin Faucher, écrit de Paris (France)
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