Les récits de la Liber-thé sont des séries d’articles dans lesquels des rédacteurs de toute la francophonie nous parlent de la liberté sous ses diverses facettes. Dans cette série, Benjamin Faucher imagine des philosophes libéraux revenir à la vie dans notre époque et les fait réagir sur des évolutions contemporaines. En 2020, quelle serait leur réaction ? Quatrième épisode : Frédéric Bastiat et les conséquences des actions en politique et en économie.

Bastiat s’assit confortablement dans son siège. Autour de lui, de nombreuses personnes s’installaient : jeunes, vieux, familles, le spectacle attirait du monde. Le petit cabaret situé au nord de la place Pigalle faisait salle comble tous les soirs depuis maintenant deux semaines. Tous venaient pour la même chose : se faire bluffer par les tours de magie de ce jeune et talentueux prestidigitateur que la critique encensait, bien qu’il fût inconnu du grand public quelques mois plus tôt. Dix minutes plus tard, les lumières de la salle s’éteignirent, à l’exception de celles qui éclairaient la scène. La rumeur se tut peu à peu dans les gradins, laissant place à un silence intrigué. Finalement, la vedette du spectacle entra en scène : c’était un jeune homme brun, de taille moyenne, habillé sans fioritures. Ni longue cape ou autre costume alambiqué.

L’homme sortit une pièce de sa poche, la présenta au public dans sa main droite, puis ferma le poing. Lorsqu’il le rouvrit, elle avait disparu. Des cris d’étonnement et d’amusement fusèrent de toute part. Il leva ensuite son autre main d’un geste magistral, le doigt pointé vers le haut. Alors que tout le monde regardait ce signe impérieux, Bastiat perçut un mouvement vif de la main droite du magicien vers sa poche. Naturellement, la pièce réapparut deux secondes plus tard, sous les yeux ébahis du public. L’action n’avait duré qu’une demi-seconde, mais cela avait suffi pour faire croire aux spectateurs que la pièce apparaissait et disparaissait par magie. Comme souvent, il y a ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas. Bastiat sourit à cette pensée ; c’était le titre d’un pamphlet qu’il avait publié en 1850, dans lequel il rappelait qu’en économie, il ne fallait pas se laisser abuser par les effets directs d’une mesure mais plutôt s’attarder sur les effets pervers que celle-ci pouvait rapidement engendrer. Un peu comme le sophisme de la vitre cassée qu’il avait dénoncé alors. Il avait imaginé cette histoire où un homme nommé Jacques Bonhomme avait cassé un carreau. Voyant la scène, les badauds s’étaient rapidement exclamés que ce n’était qu’un mal pour un bien, puisque cela permettait aux vitriers de vivre. Après tout, si personne ne cassait de vitre, comment ferait l’industrie du verre pour tourner ? Ce raisonnement simple, c’était le doigt pointé en l’air du magicien qui attirait l’attention. Mais Bastiat, en bon économiste avait mis au jour le mouvement furtif que cela cachait, en soulignant que les six sous qui avaient été utilisés pour réparer la vitre auraient servi à autre chose. Certes, cette somme rentrait dans les caisses de l’industrie vitrière, mais elle aurait très bien pu être dépensée pour acheter une paire de chaussures, ce qui aurait alors permis au cordonnier de se payer lui-même une vitre pour la maison qu’il était en train de construire. En définitive, alors que dans la première situation, personne n’avait rien gagné ni perdu, la deuxième avait conduit à la production d’une paire de chaussure et d’une vitre. Casser une vitre, c’est donc bien appauvrir l’ensemble de la société. Le tout est de réfléchir en coût d’opportunité.

Les tarifications douanières étaient un autre exemple de politique illusoire. Il avait d’ailleurs défendu cette idée dans La pétition des fabricants de chandelle, où il s’était mis dans la peau d’une corporation de fabricants de bougies qui, adressant leurs doléances aux députés de la nation, exhortaient ces derniers à voter rapidement une loi qui obligeraient les citoyens à fermer leurs rideaux nuit et jour. En effet il était inadmissible d’accepter plus longtemps une concurrence aussi déloyale, inique et violente que celle…du soleil. Évidemment, la lettre avait fait sourire à l’époque, mais le but était de montrer que n’importe quelle demande de réglementation visant à se protéger d’un vendeur extérieur était aussi inutile que celle-ci. Dans les deux cas, l’augmentation de l’activité des uns était ce qui se voit. L’appauvrissement des autres, ce qui ne se voit pas.

Le spectacle continua sur sa lancée, le jeune prestidigitateur enchaînant les tours avec brio : colombe qui sort d’un chapeau, jeux de cartes, mains attachées… Bastiat s’efforçait de mettre au jour le mécanisme qui se cachait derrière, réussissant quasiment à chaque fois. Il finit par se dire que décidément, cette salle de spectacle était une belle métaphore de la société. Les spectateurs étaient les électeurs éblouis par les tours de passe-passe du politicien qu’incarnait le magicien. Et lui alors ? Et bien il était l’économiste, du moins le bon, celui qui révélait ce qui se voit et ce qui ne se voit pas.

L’auteur de la série, Benjamin Faucher, écrit de Paris (France)

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