Les récits de la Liber-thé sont des séries d’articles dans lesquels des rédacteurs de toute la francophonie nous parlent de la liberté sous ses diverses facettes. Dans cette série, Benjamin Faucher imagine des philosophes libéraux revenir à la vie dans notre époque et les fait réagir sur des évolutions contemporaines. En 2020, quelle serait leur réaction ? Cinquième épisode : Adam Smith et le libre-échange.

Adam Smith regarda la femme assise devant lui. La quarantaine, les cheveux grisonnants, le regard perçant et bienveillant de ceux qui savent écouter, cette psychiatre lui avait été conseillée par sa hiérarchie pour remédier à la dépression qui l’empêchait de travailler correctement depuis quelques semaines. Aux dires du médecin qui l’avait examiné, il souffrait de ce qu’on appelait aujourd’hui un «brown out», un trouble psychique qui provenait de la perte de sens au travail. Ses symptômes étaient apparemment classiques : perte d’appétit, insomnies, idées noires et faisaient, semble-t-il, partie des nouveaux fléaux du XXIe siècle.

– Pourquoi avez-vous choisi d’être douanier ? lui demanda la psychiatre.

– Disons que c’est une reprise de service, répondit Smith.

C’était la pure vérité. Dans son ancienne existence, il avait passé les douze années qui avaient précédé sa mort en tant que commissaire des douanes à Édimbourg. Lorsqu’il était revenu à la vie, il avait choisi de reprendre du service, plus par défaut que par conviction cependant.

La psychiatre fronça les sourcils. Elle n’avait pas l’habitude d’avoir ce genre de profil en face d’elle. Le travail au grand air, l’imprévisible, le sens du devoir… Ceux qui s’engageaient dans ce genre de vocation étaient souvent motivés par leur métier même si les conditions n’étaient pas toujours faciles. Mais c’étaient bien plus le manque de moyen ou la surcharge de travail qui étaient problématiques et non la perte de sens.

– Expliquez-moi ce qui vous pose problème dans votre métier ?

– Et bien, mon travail consiste in fine à faire payer des taxes aux marchandises qui passent la frontière et à traquer ceux qui refusent de le faire. Je ne peux pas m’empêcher de penser que ce faisant, je participe à l’appauvrissement de mes compatriotes. Cette culpabilité me ronge tous les jours.

– Mais pourtant vous apportez des recettes à votre État non ? Et vous protégez des emplois donc finalement vous venez en aide à vos concitoyens.

Adam Smith sourit et secoua la tête.

– Pas vraiment non. Il est vrai que des mesures protectionnistes permettent de protéger certains secteurs économiques, mais elles détournent en fait artificiellement les capitaux et la force de travail d’un pays vers ces industries. Dans le cas d’un libre-échange total, les individus choisissent librement ce qu’ils désirent consommer et où ils veulent investir. De cette manière, ce système permet d’optimiser l’allocation des ressources dans le sens où il maximise les intérêts des individus.

– Mais cela ne risque-t-il pas de détruire des emplois ?

– Si bien sûr. Mais cela permet à chaque pays de se spécialiser dans ce qu’il sait faire de mieux et de l’échanger alors avec les autres. Si un pays produit de belles voitures et du pain au goût douteux, alors qu’un autre a les meilleurs boulangers du monde, mais pas de fabricants de voitures très qualifiés, il serait stupide de faire produire les deux produits dans chacun des pays, et d’empêcher les échanges entre les deux. Tout le monde serait perdant !

– Donc chacun devrait être libre d’acheter ce qu’il entend à qui il le souhaite. N’avez-vous pas une vision un peu égoïste de la société ?

– Peut-être, mais au final, vous voyez bien que la recherche de l’intérêt particulier pour chacun concourt à l’enrichissement et au bonheur de tous. En abolissant les frontières et les taxes, on permet à la main invisible du marché de coordonner les actions de tous les individus pour améliorer la société tout entière.

La psychiatre croisa les bras et s’enfonça dans son fauteuil, fixant son patient avec un sourire en coin. Finalement, ce cas allait être simple.

– Dites-moi, vous avez envisagé une reconversion professionnelle ? Économiste par exemple ?

L’auteur de la série, Benjamin Faucher, écrit de Paris (France)

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