Olivier Babeau est président fondateur de l’Institut Sapiens, professeur à l’Université de Bordeaux, chroniqueur et essayiste. Il est l’auteur du livre «Le nouveau désordre numérique».

Dans le passé, le travail s’est déplacé, géographiquement, socialement, que pouvons-nous attendre comme déplacement avec les progrès technologiques actuels ?

Le travail a longtemps été cantonné à une zone géographique limitée. Mais il ne faut pas imaginer que des échanges sur de grandes distances n’existaient pas : en Côte d’Or, le cratère de Vix appartenant à une princesse morte au VIe siècle avant notre ère avait parcouru plus de 800 kilomètres depuis son atelier de fabrication. 200 kilos de bronze avaient pu être transportés du sud au nord de l’Europe à une époque que nous estimons souvent abusivement barbare. Il y a des milliers d’années que les marchés ont dépassé les zones de vie des travailleurs grâce aux échanges, ce qui a permis de fournir de précieux débouchés à leur production. Ce qui est nouveau aujourd’hui c’est que le marché a désormais une taille mondiale grâce à la numérisation. Il se délocalise ainsi beaucoup plus facilement, ce qui peut créer de rapides et douloureux asséchements économiques locaux.

D’un point de vue social, depuis la sédentarisation il y a douze millénaires et la croissance des groupes humains qu’elle a permis, la division du travail n’a cessé de s’accentuer. Et avec elle, sont apparues des formes d’inégalités : des classes sociales (clergé, noblesse par exemple) s’assurant des rentes et vivant du labeur de classes subordonnées à qui la production était confiée. Dans l’Antiquité, le travail est vu comme une activité vile déléguée autant que possible aux esclaves, les citoyens s’occupant de la chose publique. Le travail n’a gagné en respectabilité que depuis la révolution industrielle. Le développement de l’économie de marché a fait reculer la part des individus oisifs : jusqu’au XIXe siècle, 10% de la population percevait 80% des revenus. Cette proportion chute drastiquement au XXe siècle. Désormais la structuration sociale ne se situe plus entre les oisifs et les actifs, mais entre les types d’activité : le travail manuel intrinsèquement dégradant et mal payé s’oppose au travail intellectuel ou d’encadrement considéré comme noble, qui concentre la valeur ajoutée.

Comment interpréter la crise du coronavirus depuis cette perspective ?

Le coronavirus a d’abord accentué la différence de conditions entre les travaux manuels par nature liés à l’espace et les activités qui, grâce aux nouvelles technologies, peuvent maintenant être accomplies de partout à condition de disposer d’une connexion. Il a fait éclater au grand jour une division de la société qui ne fait que se renforcer depuis la fin des années 80.

Les nouvelles technologies ne profitent donc pas aux plus démunis en favorisant l’égalité des chances ?

Non. Le numérique brise la société en deux : d’un côté, des «techno-leaders» qui dominent le monde et surfent sur la vague numérique, de l’autre, des «techno-largués» de plus en plus paumés dans un univers qu’ils ne comprennent plus. Ceux qui sont tout et ceux qui ne sont rien. Entre ces deux extrêmes, de moins en moins de monde et un espoir de mobilité quasi-nul.

Il faut se souvenir que, depuis la révolution industrielle, l’histoire du développement économique a été celle, terrible pour certaines populations modestes, d’une implacable raréfaction des emplois peu qualifiés. Au milieu du XIXe siècle, les emplois agricoles, en majeure partie faiblement qualifiés à l’époque, mobilisaient encore 52% de la population active. Les emplois industriels représentaient 25% des emplois restants, et le tertiaire près de 20%. Dans les années 2000, le paysage économique a accompli une profonde mutation : le tertiaire, généralement qualifié, représente 73% de la population active, le secondaire 23% et le primaire 4%. Pour ceux qui ne sont pas formés, l’espace vital ne cesse de se réduire. Les emplois industriels ont été remplacés par des métiers peu qualifiés dans le domaine des services à la personne, de la distribution ou des transports. Aux États-Unis en particulier, l’évolution du salaire médian, qui est une bonne approximation des revenus de la classe moyenne, progresse nettement moins vite que la productivité, ce qui indique le décrochage de ces populations.

Les emplois demandant une grande qualification ont continuellement gagné en importance. Le mouvement s’est accéléré à la fin du siècle dernier. Les emplois très qualifiés, notamment ceux de cadres, ont plus que doublé entre 1982 et 2014. Ce mouvement n’a aucune raison de s’achever. Au contraire. Le besoin de fortes capacités intellectuelles accompagnées d’une solide formation va encore considérablement s’accroître. Il était hier marginal, limité à une petite élite qui ne représentait que quelques infimes pourcents de la population. Il va devenir dominant. C’est un levier redoutablement puissant de polarisation des conditions sociales dont on n’a pas encore réalisé l’envergure.

Dans tous les pays développés, la classe moyenne se meurt. Les classes sociales semblent plus étanches et éloignées que jamais. D’un côté, nous assistons à la montée en puissance financière des nouveaux seigneurs de l’Internet que sont les ingénieurs, développeurs et créateurs en tout genre des merveilles technologiques qui font le bonheur des consommateurs du monde. De l’autre, nous voyons l’affaiblissement de ceux dont la compétence n’est pas rare.

Depuis les années quatre-vingt-dix, les études montrent une polarisation croissante des emplois. Les emplois bien rémunérés et les emplois à bas salaires prennent de l’importance au détriment des emplois intermédiaires. Une différence qui devient hyperbolique du côté de la Silicon Valley. Le Financial Times a révélé que Google a franchi la barre des 100 millions de dollars de bonus pour un seul ingénieur talentueux. En 2019, les salaires moyens chez Google et Twitter dépassaient les 160 000 dollars par an. LinkedIn, Facebook ou Microsoft n’étaient pas loin derrière, tournant autour des 150 000 dollars.

Une solution libérale à cette situation est-elle possible ? Que devrait et ne devrait pas faire l’État ?

Nous avons besoin de nouvelles régulations pour répondre aux transformations des modalités de création de valeur : l’économie des plateformes crée une forme de néo-féodalisme qui concurrence directement le pouvoir politique. Il est urgent de réaffirmer la prééminence d’institutions fondées sur la légitimité démocratique. Ensuite, la puissance publique doit prendre conscience du tournant que constitue l’entrée dans le capitalisme cognitif : nous devons décréter l’état d’urgence éducatif. Mais l’État ne pourra pas tout. Nous devons reprendre le contrôle de nous-même. C’est là sans doute que la valeur libérale par excellence, celle de la confiance placée en l’humain, reste plus que jamais d’actualité.

L’économie est une machine à comprendre nos désirs et à les combler – si nous en avons les moyens. Le xxe siècle aura été celui du marketing triomphant et des exaltations publicitaires. Toutes les techniques de manipulation de nos comportements auront été défrichées. À mesure que nous connaîtrons mieux le fonctionnement du cerveau, ces techniques pourront devenir plus performantes. Elles le devront d’ailleurs, car le système est en train de s’asphyxier dans son abondance. La rivalité des entreprises pour conquérir une place dans notre cerveau, gratter une miette d’attention de notre part, est sans cesse plus forte. À ce jeu de l’effraction dans nos esprits, elles vont devenir d’une redoutable efficacité.

Qu’adviendra-t-il de notre libre-arbitre supposé ? Comment saurons-nous rester sourds à ces sirènes dont le chant sera, à proprement parler, irrésistible ? Qui aura, par ailleurs, la force de résister aux mirages de la réalité virtuelle, forcément mille fois plus parfaite que la nôtre ? On peut craindre un décrochage massif d’individus qui renonceront à cette vie pour devenir des sortes de morts-vivants, branchés au flux des images, sons et sensations artificiels distribués par la machine, comme dans le film de Spielberg Ready player one.

Le fardeau de l’individu aura une forme paradoxale : il sera appelé à tout choisir. Une hyper-liberté, en quelque sorte, qui sera terriblement angoissante. Il sera possible de choisir son degré d’hybridation avec la machine, d’utiliser ou non des aides médicales pour repousser la mort, d’avoir recours à l’eugénisme pour sa progéniture – par sélection embryonnaire ou manipulation génétique. La vie deviendra comparable à l’achat d’une voiture neuve aux mille options dont nous n’aurons qu’à cocher les cases.

Nous ne pourrons plus nous contenter de subir ou de résister, il nous faudra vouloir chaque aspect de notre vie. La nécessité ne nous dictant plus le cours de nos actions, il nous faudra choisir chacune d’entre elles, en particulier celles concernant les compétences que nous voulons conserver. Comme l’activité physique, l’activité intellectuelle sera un mode de vie, un effort volontaire constant, et non le fruit d’une nécessité. Bien plus, tout concourant à nous en dispenser, voire à nous en éloigner, la culture des «arts libéraux», comme on les appelait dans les universités du Moyen Âge, sera réservée à une communauté de passionnés. Pour briser les polarisations, nous avons besoin d’une population d’élite. Nous devons être des consommateurs avertis et actifs, des travailleurs agiles et passionnés d’apprendre, des citoyens informés et capables de prises de distance critiques face à tous les discours.

Que pensez-vous de l’approche de Yuval Harari qui pense qu’il faut introduire un revenu de base pour faire face à la polarisation du marché du travail et éviter des révoltes sociales ?

Je pense que c’est une idée particulièrement méprisante qui reviendrait à ce que la classe sociale active et formée jette des miettes à des populations considérées comme perdues. Ce n’est pas seulement enlever aux gens la source la plus puissante de dignité humaine, le travail (c’est-à-dire l’utilité sociale), c’est surtout favoriser une forme terrifiante de ségrégation. Nous souffrons déjà de formes de séparations spatiales de plus en plus radicales entre groupes sociaux qui s’ignorent ; institutionnaliser l’assistanat accentuerait encore cette plaie de notre temps. On croirait acheter la paix sociale, en réalité on attiserait les antagonismes.

Commentaires (1)
  1. Article très intéressant qui aborde de façon lucide et chiffres à l’appui l’évolution de notre société et ce vers quoi elle risque de se diriger…

    Je partage votre souhait d’une “société d’élites”, ou tout du moins d’une “société instruite” mais quand bien même cela se réaliserait un jour, combien de générations encore avant d’y parvenir ?
    Même si nous approchons en France les 100% de réussite au bac (!) sur le papier, la disparité reste énorme dans la vie réelle.

    Et que deviennent entre-temps ceux qui ont été éjectés du train de la modernité ?

    Un travailleur en usine de 50 ans, dont l’entreprise ferme (mondialisation, robotisation, produits passés de mode) ne deviendra pas développeur web ou expert en transition énergétique du jour au lendemain.

    Et si nous avions un jour tous la chance de recevoir la même éducation pour créer cette population d’élites, comment se ferait alors la répartition des tâches, entre le tertiaire et les tâches plus difficiles qui resteront nécessaires, comme les services à la personne que vous évoquez et qui vont être de plus en plus demandées, puisque nous vivons de plus en plus vieux et qu’il va y avoir de moins en moins d’humain(s) dans les transactions du quotidien ?

    Malgré la crise actuelle, je ne sais pas si l’évidence d’une revalorisation massive des métiers de la santé et de l’enseignement sera jamais perçue…
    Sans doute atteindrons nous aussi l’automatisation dans ces secteurs avant qu’on donne envie aux gens d’y faire carrière autrement que par dévouement personnel…

    (Je ne prêche pas pour ma paroisse, je ne suis ni prof ni personnel soignant, je travaille dans le web)

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