Bryan Caplan est Professeur d’économie à la George Mason University et l’un des principaux défenseurs de la libre circulation des personnes aux Etats-Unis. Il a publié le livre « Open Borders: The Science and Ethics of Immigration » qui peut faire office de lecture complémentaire à notre podcast sur « la liberté et l’immigration ».

À quoi servent les frontières ? Cesseraient-elles d’exister dans votre monde idéal ?

Le principal objectif des frontières reste, dans une très large mesure, d’empêcher l’entrée de personnes et de marchandises. Les gouvernements les utilisent également afin de réduire la criminalité, les maladies contagieuses ou pour diverses autres raisons.

Mais oui, je vois mon monde idéal comme un monde où il n’y a pas de frontières du tout et où l’on peut aller et venir librement, sans aucun contrôle. Néanmoins dans mon livre, j’explique que cet idéal n’est pas vraiment important. Ce qui compte, c’est que les gens puissent vivre et travailler dans le pays de leur choix, et qu’ils ne mettent pas trop de temps à passer d’un pays à l’autre.

Pourquoi cette liberté de mouvement est-elle si importante pour les individus ? 

Vous pouvez observer l’importance de la liberté de mouvement quand vous ne l’avez pas. Donc si vous êtes né en Haïti, vous savez pourquoi cette liberté est très importante. Parce que sans elle, vous êtes coincé en Haïti et la vie y est très difficile, alors qu’il y a de nombreux autres endroits où vous pourriez vivre. La plupart des Haïtiens aimeraient probablement vivre ailleurs, si seulement c’était légal.  En ce qui concerne les raisons qui devraient motiver les habitants d’un autre pays à s’en soucier, il y a tout d’abord l’argument moral selon lequel il n’est pas juste de priver autrui des chances que nous avons.

Dans mon livre Open Borders, je parle également de la perte que représente le gaspillage de talent humain. Ainsi, quand vous voyez quelqu’un qui est coincé en Haïti, ce n’est pas seulement une tragédie personnelle. C’est une perte pour tout le monde. Par exemple pour ceux qui, dans le pays d’accueil, auraient été les clients des gens qui sont coincés dans leur pays d’origine. Je dis donc que nous devons toujours penser non seulement à l’immigrant, mais aussi aux clients qu’il aurait eus s’il avait été autorisé à venir. En effet, dans une large mesure, si la personne n’habite pas près de chez vous, vous ne pouvez pas acheter ce qu’elle offre parce que la majeure partie de l’économie mondiale est constituée de services, et non de produits manufacturés.

Y aurait-il des obstacles légitimes à la liberté de circulation à certains moments ou pour certaines raisons ?

Oui, bien sûr. Je ne suis pas un absolutiste, aucune personne sensée ne l’est. Si cela pouvait sauver un milliard de vies d’empêcher quelqu’un de traverser une frontière, ce serait défendable, évidemment. Je pense cependant que la plupart du temps où les gens sont disposés à faire des exceptions à cette liberté de circuler, c’est pour de très mauvaises raisons.

Dans mon livre, je passe en revue les principaux arguments que l’on donne en faveur de la limitation de l’immigration et je montre simplement qu’ils sont complètement faux, en particulier ceux prétendant que la prévention de l’immigration a des avantages économiques. Cela a au contraire un coût économique énorme. Beaucoup d’autres arguments sont exagérés, par exemple ceux selon lesquels les immigrants vont venir et voter dans le « mauvais » sens et que cela va gravement nuire à notre pays. Bien évidemment que certains se comporteront mal. Mais c’est une infime minorité. Il suffit d’observer à quel point il est rare que quelqu’un se plaigne modérément de l’immigration : c’est-à-dire, il est extrêmement peu fréquent que quelqu’un dise « Je pense que l’immigration va aggraver les choses de 1 % ». Bien sûr, c’est rarement le cas pour n’importe quel sujet, mais surtout ici, les gens ont tendance à faire des hyperboles et à tomber dans le catastrophisme. A cela je réponds: « Arrêtons les hyperboles et arrêtons le catastrophisme. Prenons la mesure de ce qui se passe avec calme et précision ».

Donc oui, en principe, nous devrions être ouverts à des exceptions, mais cela ne signifie pas que nous devrions être ouverts d’esprit au point que nos émotions prennent le dessus. Malheureusement la plupart des personnes ne se soucient tout simplement pas des droits de celles dans d’autres pays et acceptent de nombreuses exceptions.

Selon vous, quelle serait la solution pour combiner liberté de circulation, immigration et restrictions territoriales ?

On pourrait commencer par mettre en place des critères de non-entrée en se basant sur ce qui dérange le plus la population du pays accueillant. On peut citer par exemple la vérification des antécédents criminels ou comme c’est actuellement le cas, nous contrôlons si les personnes qui veulent traverser la frontière sont contagieuses.

Et puis, bien sûr, vous avez des restrictions plus modérées. Par exemple, quels droits les immigrants peuvent-ils avoir aux prestations sociales ? Si les gens sont très préoccupés par le fardeau de l’immigration pour les contribuables, pourquoi ne pas laisser les immigrants entrer avec un accès restreint aux prestations, en les soumettant à des impôts supplémentaires ou alors en ne les autorisant pas à voter ?

Bien que je sois au courant des nombreuses plaintes sur la façon dont les monarchies du Golfe traitent les immigrants, j’ai souvent dit que ces pays sont ceux qui ont les moins mauvaises politiques d’immigration. A mon sens, le point essentiel est qu’ils laissent entrer un très grand nombre d’immigrants, et pas seulement des personnes qualifiées comme des médecins et des ingénieurs. Ils accueillent également des immigrés peu qualifiés tels que des femmes de ménage, des nourrices ou des concierges. Bien que je sois évidemment opposé aux abus dont sont victimes les travailleurs immigrés dans le Golfe, la plupart des gens qui y vont sont satisfaits de pouvoir être dans ces pays parce qu’ils gagnent généralement cinq fois plus d’argent en travaillant au Koweït qu’au Pakistan par exemple. 

Donc, quand je vois un pays comme le Koweït où 85 % de la population est née à l’étranger, je pense qu’ils ont compris l’essentiel : il faut laisser entrer énormément de personnes. Les pays qui ne laissent presque personne entrer et puis se louent du fait que ceux qui viennent sont très bien traités devraient avoir honte. Parce que, bien sûr qu’il est facile de bien les traiter si vous n’en laissez pour ainsi dire entrer aucun. Vous n’avez aidé que dix personnes et privé de nombreuses autres d’une meilleure situation économique.  À quoi cela sert-il ? Le Koweït aide un bien plus grand nombre de gens.

Pensez-vous que ce genre de système pourrait s’appliquer en Europe ou aux États-Unis ?

Je ne défends pas l’application exacte de leur système, mais un système où vous laissez entrer un nombre conséquent d’immigrants, est tout à fait faisable. C’est très facile aux États-Unis. Avez-vous déjà voyagé à travers les États-Unis ? Vous voyez à quel point ce pays est vide. Nous pourrions facilement tripler la population des États-Unis et ça ne se remarquerait pas. J’exagère à peine, le changement ne serait pas considérable. Même en Europe, si vous allez dans des zones avec une forte densité de population, il y a toujours de larges espaces libres. Prenez le train de Berlin à Hambourg par exemple il n’y a pas grand-chose. Pourquoi ne pourrait-on pas construire de nouvelles villes ?

Est-ce que cela signifie que l’on pourrait tripler la population d’un pays du jour au lendemain ? Non, puisque ça aurait des coûts élevés et ce n’est pas réalisable dans le monde réel. L’immigration fonctionne plutôt comme une boule de neige : les plus courageux viennent d’abord et passent le mot dans leur pays d’origine. En un siècle, vous pouvez facilement multiplier votre population par dix. La population américaine est aujourd’hui environ cent fois plus nombreuse qu’à l’époque où le pays a été fondé. Comme l’augmentation est progressive, la population locale n’a pas l’impression d’être à l’étroit.

Que pensez-vous de la proposition de Gary Becker, selon laquelle les visas pour travailler dans un pays devraient être vendus ?

Tout dépend du prix. Si quelqu’un peut venir pour 100 dollars, alors ce n’est pas vraiment restrictif. C’est bien moins que le prix que beaucoup d’immigrants paieraient pour entrer de manière illégale avec des passeurs. Becker avait en tête quelque chose d’un peu plus élevé, soit 50’000 dollars. Là, c’est bien trop restrictif. Beaucoup de travailleurs peu qualifiés auraient du mal à se procurer cet argent. Pourquoi ne pas les laisser entrer ? Ce qu’ils ont à offrir est utile, ce sont aussi des membres productifs pour la société. Alors pourquoi les décourager ? Je dirais que si le tarif est suffisamment bas, l’idée de Becker est un coup de pouce dans la bonne direction. Les États-Unis ont un système de « visa investisseur », mais ils coûtent 900’000 dollars. C’est tellement cher que peu de gens y ont accès.

Dans quelle mesure l’immigration a contribué à l’essor économique de l’Occident ?

Les bénéfices économiques sont astronomiques. Les estimations vont généralement jusqu’à plusieurs dizaines de billions de dollars par année. Si vous regardez ce qu’un Haïtien gagne en Haïti par rapport à ce qu’il gagnerait aux États-Unis ou en Suisse, la différence est abyssale, parce qu’il produit plus de valeur dans ces deux pays qu’en Haïti. Si on multiplie toutes les personnes qui se sont déplacées avec les importants gains en productivité, on peut voir le gain potentiel.

Que répondez-vous à ceux qui craignent une incompatibilité culturelle avec certaines communautés d’immigrés ?

Les effets négatifs sont modestes en comparaison, et en tout cas pas équivalents aux dizaines de billions de dollars par année qu’apporte l’immigration. Pour faire simple : les immigrants de première génération, qui arrivent à l’âge adulte, s’assimilent suffisamment pour devenir des membres productifs de la société et leurs enfants s’assimilent presque complètement. Si vous mettez tout cela ensemble, le problème culturel a peu d’importance.

De plus, si vous avez une haute considération pour votre culture et vous pensez qu’elle mérite d’être diffusée, l’immigration est le meilleur moyen d’y arriver. En effet, ce sont presque toujours les immigrants qui vont s’assimiler à la culture de l’endroit dans lequel ils se rendent. Les « locaux » changent très peu alors que les immigrés évoluent beaucoup.

Je sais qu’en ce moment en Europe, beaucoup de gens sont très inquiets de la potentielle non-assimilation des musulmans. Je leur dis que s’ils veulent savoir si ces immigrés se sont assimilés ou non, il leur faut parler aux immigrants de première génération au sujet de leurs enfants. D’après mon expérience, ceux de la première génération diront toujours que leurs enfants ont perdu leur culture, leur langue et qu’ils ne s’intéressent pas ou peu à leur pays d’origine dont ils ne partagent pas les valeurs. Ces parents savent vraiment de quoi ils parlent parce qu’ils ont vu les deux côtés, à la fois la culture de leur pays d’origine et la culture du pays d’accueil. Ils voient comment sont leurs enfants.

Au lieu de s’intéresser à la réalité vécue par ces familles, certains se basent sur des faits divers pour affirmer que les migrants ne s’assimilent pas. Évidemment, certains musulmans de deuxième génération sont allés combattre pour l’État Islamique. Mais cela ne représente « que » quelques centaines de personnes, deux mille à une certaine période. Pour un énorme continent comme l’Europe je considère donc que c’est assez peu. Je pense donc qu’en règle générale, les immigrants de première génération ne s’assimilent pas parfaitement, mais suffisamment pour être des membres productifs de la société. Les enfants eux s’assimilent beaucoup plus et sont des membres productifs comme les autochtones.

Souvent, quand on parle d’assimilation, on compare les immigrés de la deuxième génération aux jeunes du pays d’accueil. En réalité, il faut comparer les immigrants de la deuxième génération aux personnes de leur âge qui se trouvent encore dans le pays de leurs parents. C’est cela la bonne mesure de l’assimilation. Il ne faut donc pas regarder les variations mineures qui peuvent exister entre les enfants d’immigrés et les autres enfants, mais constater plutôt les importantes différences entre les enfants d’immigrés et les autres jeunes dans le pays d’origine de leurs parents. Si vous voulez voir à quel point les immigrants saoudiens sont assimilés dans leur pays d’accueil, il faut aller rencontrer des jeunes restés en Arabie Saoudite. Vous verrez la différence.

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