Dans cette série Constance Péruchot nous parle de la libération des animaux. Pour elle, l’on ne peut libérer les animaux que si l’on comprend sa propre liberté. Épisode 2, la viande et nos incohérences.

Je suis libre de prendre l’avion pour partir en vacances, libre de produire et de vendre des biens qui consomment de l’énergie, libre de consommer de la viande. Dans un marché ouvert et dans les limites légales établies, toutes ces actions me sont permises. Pour autant, suis-je libre de polluer ? La question ne se pose pas en réalité, parce que tout pollue. Il s’agit plutôt de connaître le niveau acceptable des conséquences qui en découlent. Et pour combattre cette pollution excessive, on cherche communément à faire ressentir au citoyen son impact, on l’éduque, on estime un coût pour son comportement dans l’objectif de l’inciter à évoluer. C’est dans ce cadre qu’il est possible de parler d’internalisation des externalités négatives, ou de la notion du pollueur payeur. Aujourd’hui, ce principe s’attache à des sujets divers – le transport, les emballages, l’impact sur l’eau domestique… – et pas à d’autres : la viande en fait partie. 

Pendant mes études, une camarade était la moralisatrice écologiste de la promotion. Tupperwares, couverts en bois, vélo, aliments bios, recyclage strict et surtout, incitation à faire de même. En revanche, la consommation de viande ne faisait absolument pas partie des considérations écologistes de cette personne, comme si sa conviction extrême s’arrêtait là. Le débat public en fait de même. Mais, devrait-on avoir un problème avec la viande ?

La viande est un aliment qui a besoin d’autres denrées pour être produit. C’est de la nourriture qui doit naître et être tuée. L’élevage implique des étapes telles que l’insémination, l’engraissement, la culture destinée aux animaux (impliquant des changements d’affectation des terres ou de la déforestation), l’utilisation d’engrais, de machines agricoles, l’abattage, la transformation, l’emballage, le transport, la distribution. Intuitivement, on imagine que tout cela implique davantage de ressources que la culture d’une plante ainsi que des apports coûteux en énergie. 

Et en effet, la viande a un impact considérable sur l’environnement, que ce soit en matière d’émissions de gaz à effet de serre, d’impact sur les eaux et les terres, et d’utilisation des ressources. Une étude édifiante de Joseph Poore et Thomas Nemecek publiée en 2018 a répertorié l’impact de 29 aliments sur l’utilisation des terres, des eaux et en matière d’émissions, en récoltant les données de plus de 38 000 fermes à travers 119 pays. La viande est systématiquement en haut de la liste. À titre d’exemple, la viande bovine émettrait ainsi 60 kg équivalent de CO2 par kilogramme, le poulet et le porc 6 et 7 respectivement, et les pois, seulement 1. Après l’exposé de ces chiffres, il est important d’indiquer que tous les élevages ne sont pas responsables à la même échelle et que certaines pratiques permettent de diminuer leur impact. Les émissions de gaz à effet de serre dues à l’élevage bovin seraient ainsi compensées à 30% par le stockage de carbone des prairies permanentes et temporaires [1]. Mais ces prairies sont en voie de disparition car elles sont sans intérêt pour un élevage intensif, devenu la norme [2].

Tout cela ramené à l’explosion mondiale de la consommation de viande, on se trouve potentiellement face à une bombe écologique. Mais les accords internationaux sur le climat, tout comme mon ancienne camarade d’université, n’ont pas encore pris en compte les effets négatifs de la viande. L’Accord de Paris de 2015, dans son préambule, reconnaît «la priorité fondamentale consistant à protéger la sécurité alimentaire et à venir à bout de la faim, et la vulnérabilité particulière des systèmes de production alimentaire aux effets néfastes des changements climatiques» [3] : cette priorité est essentielle et doit en rester une, mais ce passage sous-entend que la production alimentaire n’est pas une cause, seulement une victime de la pollution. Cette vision est amenée à évoluer. En Europe, la stratégie «Farm to Fork» présentée en 2020 par la Commission européenne reconnaît les impacts écologiques et sanitaires de la viande ainsi que la nécessité de revoir notre production et notre consommation [4].

Pour contrer les effets néfastes de la viande, certains pensent au principe du pollueur payeur. L’organisation néerlandaise qui promeut la fixation d’un prix juste de la viande, True Animal Protein Price Coalition, a présenté un rapport en 2020 sur la hausse du prix de la viande comme une ressource pour garantir une meilleure rémunération des éleveurs et leur aide à la reconversion, une aide pour les ménages modestes dans leur accès à l’alimentation et une aide pour les pays en développement. Vaste programme, qui théoriquement coche toutes les cases pour être cohérent.

Mais on imagine très difficilement le consommateur accepter une augmentation du prix de la viande, c’est-à-dire une taxe sur un produit de son quotidien et souvent à la base de ses apports en protéines. On se souvient de l’échec d’une revalorisation de la taxe carbone en France, responsable de la mobilisation des gilets jaunes. Les taxes à visée environnementale ne sont pas acceptées parce que nous n’en voyons pas les effets : elles sont censées nous guider vers un autre comportement, en définitive, elles oppriment surtout nos choix de vie et de consommation. L’augmentation du prix de la viande aurait pourtant deux vertus principales : revaloriser cette denrée aux yeux du consommateur et rendre plus compétitifs les produits à base de plantes. 

Le débat public est crispé à l’idée d’entamer cette discussion parce que l’agriculture et l’élevage ont un poids important dans l’économie de multiples pays. Mettre en péril l’emploi de nombreux travailleurs et soulever l’indignation des amateurs de viande : la perspective n’est pas réjouissante. Pourtant la situation actuelle nécessite de préparer une transition.

Au lieu de rechercher une forme d’excès dans la majorité de nos comportements, comme mon ancienne camarade, pourquoi ne pas agir autant que possible, sans en faire un purgatoire, et en recherchant une cohérence. J’attends de nos institutions qu’elles fassent de même en révisant les subventions en faveur de l’élevage polluant, en donnant la priorité à la technologie, éventuellement en appliquant un prix plus élevé à la viande polluante, et tout cela en prenant en compte à la fois l’éleveur et le consommateur. L’enjeu environnemental de la viande ne pourra pas être pensé sans les aspects économique, culturel et sociétal qui l’accompagnent.

[1]http://idele.fr/no_cache/recherche/publication/idelesolr/recommends/elevage-bovin-et-environnement-les-chiffres-cles.html

[2]https://www.quae.com/produit/1630/9782759231461/grassland-use-in-europe

[3]https://ec.europa.eu/clima/policies/international/negotiations/paris_fr

[4]https://ec.europa.eu/food/farm2fork_en

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