Olivier Meuwly est juriste et historien, spécialiste de la démocratie directe. Il est l’auteur du livre « La droite et la gauche : Hier, aujourd’hui, demain : Un essai historique sur une nécessité structurante » qui peut faire office de lecture complémentaire à notre podcast « La démocratie et la liberté ». Dans le but de mieux faire connaître son approche de la thématique, nous lui avons posé quelques questions.

La Suisse, refuge de la liberté individuelle ou de la dictature de la majorité ?

Les institutions suisses sont parvenues à établir une forme de synthèse entre le principe de liberté, que l’on associe à l’aristocratie, et le principe d’égalité, que l’on associe à la démocratie, pour reprendre la dualité mise en évidence par Tocqueville. Je sais que maints libéraux conservent de vives réticences à l’égard de la démocratie, y compris directe, à cause de cette présumée tyrannie de la majorité. Or la réalité ne confirme pas ce soupçon et l’histoire de la démocratie directe le confirme également : l’« art de voter » peut certes encourager la croissance de l’État et des dépenses publiques mais, globalement, c’est plutôt le contraire qui s’est produit ! Une démocratie qui fonctionne est la plus habile à ériger les contre-pouvoirs auxquels la pensée libérale est par nature éminemment attachée.

Dans votre livre « La droite et la gauche » vous parlez d’un passage de l’État « de » droit à un État « des » droits. Comment l’expliquer ?

L’État de droit inventé par les libéraux avait trouvé une forme d’équilibre au lendemain de la Seconde Guerre mondial, dans sa dimension « libérale-sociale », matrice d’un État providence soutenu par une économie de marché considérée comme le moteur essentiel de la prospérité. Or les années 60 ont remis en cause ce paradigme en arrimant la forme étatique hérité de l’après-guerre à ses ancêtres des années 30 ! L’État des années 60 était donc considéré par la gauche néo-marxiste, mais fortement « corrigée » par un apport libertaire théorisé dès le XIXe siècle par l’anarchisme, comme une créature capitaliste en rien débarrassée de son « passé » délétère. La liberté ne pouvait dès lors passer que par une égalité enfin réalisée et l’État, forcément policier, devait être débarrassé de ses relents autoritaires. L’État de droit, dans cette vision des choses, était condamné dans sa définition « libérale, appréhendée comme une simple reproduction des mécanismes oppressifs d’antan. Devait lui succéder une forme d’État inféodée à la seule société « réconciliée avec elle-même, et mue par le respect des droits de chacun. Sur le plan institutionnel, l’État de droit, libéral, qui pose les droits de chacun, devait céder la place à un État de droits « à », reflets d’une liberté jugée plus authentique. Cette distinction s’est reportée au niveau des droits de l’homme, devenus des droits humains, dont la liste ne cesse d’s’allonger.

Peut-on lier cette tendance et l’expansion de l’identity politics ?

En effet ! Nous vivons aujourd’hui dans l’application des théories juridico-politiques forgées dans les années 60-70. J’ai récemment écrit un article dans Le Temps sur un livre de Mark Lila qui pointe avec précision et intelligence le problème. Ce professeur américain reproche à ses amis démocrates d’avoir privilégié une politique fondée sur l’identité de chacun (et donc ses droits qu’il peut revendiquer au nom de son identité et quand bien même celle-ci ne peut être que multiple), sans s’apercevoir que leur stratégie n’était pas meilleure en définitive que le combat en faveur d’une identité dite « nationale », car c’est le citoyen dans son universalité qui risque de trépasser.

Voyez-vous une alternative libérale à la démocratie ?

Ces alternatives dites libérales à la démocratie existent. Ce sont ou bien des régimes libéraux sur le plan économique et autoritaires sur le plan économique, comme Singapour, ou des démocraties dites « illibérales », qui dévient vers une forme d’autoritarisme derrière une façade institutionnelle qui se prétend libérale. Cela rappelle combien, aujourd’hui, on doit être prudent avec le mot « libéral ». Est libéral qui défend les modes de vie façonnés dans les années 70 et auxquels tout le monde, grosso modo, adhère sous nos latitudes, et est ultralibéral celui qui prône l’importance névralgique de la liberté économique. Cet imbroglio sémantique débouche sur une grande confusion conceptuelle, attisée par le vocabulaire américain qui attribue le mot « libéral » à une forme de social-démocratie locale !

Le système de démocratie directe tant vantée à l’étranger comme étant garant d’une meilleure qualité démocratique peut-il favoriser la « tyrannie de la majorité » ?

Je vous renvoie à la première question ! Mais on peut préciser une chose. Un libéralisme qui entend exister sans la démocratie se fourvoie : le libéralisme qui prône la responsabilité individuelle ne gagne sa cohérence que dans une démocratie, de préférence de type direct ou semi-direct comme en Suisse. La démocratie directe n’incarne-t-elle pas ce principe de responsabilité individuelle, consubstantiel au libéralisme, en permettant à tout un chacun de s’exprimer sur des sujets dont on n’est pas spécialiste ? C’est pourquoi la démocratie directe va de pair avec le système de milice que nous connaissons en Suisse : chacun s’engage sous différent casquettes… La démocratie est fondamentalement libérale sur un autre point encore : la démocratie, représentative ou directe, n’est-elle pas adossée à l’idée de concurrence (entre candidats ou entre idées) ?

En quoi un système fédéraliste est-il un garde-fou ?

Avec la démocratie directe et le système de milice, le fédéralisme constitue le troisième pilier de la subtile mécanique helvétique. Mais il faut se souvenir que le fédéralisme n’a été reconnu par les libéraux comme un élément nécessaire d’un système libéral qu’à la fin du XIXe siècle, voire plus tard. Longtemps le fédéralisme fut associé aux corporations d’Ancien Régime. Puis les libéraux ont compris que, loin d’être un facteur de coût, le fédéralisme était un gage d’autonomie, en quelque sorte « collective », complémentaire à l’autonomie individuelle. Le fédéralisme est bon en tant qu’il permet une diffusion du pouvoir et met en concurrence les autorités d’un même territoire national. L’antithèse du libéralisme sera toujours le centralisme ! Le fédéralisme fonde l’inégalité bien comprise (c’est-à-dire comme obstacle à toute tentative d’uniformisation) comme levier de la liberté : c’est pourquoi il a hélas mauvaise presse aujourd’hui…

Conseil de lecture : Une histoire politique de la démocratie directe en Suisse d’Olivier Meuwly

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