Les récits de la Liber-thé sont des séries d’articles dans lesquels des rédacteurs de toute la francophonie nous parlent de la liberté sous ses diverses facettes. Dans cette série – Les combattants de la liberté – Piotr Markielau revient sur les récents événements en Biélorussie et la mobilisation de la population pour plus de liberté. Premier épisode, histoire récente et évolution de la situation dans le pays avant la révolte actuelle.

Les combattants de la liberté – Biélorussie – Épisode 1

La première tentative de création d’une Biélorussie indépendante a eu lieu en 1918, lorsque la République populaire de Biélorussie a proclamé son indépendance et introduit un drapeau blanc-rouge-blanc. Mais cela n’a pas duré longtemps. En 1919, le pays est devenu une partie de l’Union soviétique et ce n’est qu’avec son effondrement en 1991 que son drapeau national a pu flotter à nouveau.

En 1994, Alexandre Loukachenko a remporté la première et la seule élection libre et est ainsi devenu le premier président de la Biélorussie. Dès son arrivée au pouvoir, il a agi avec insolence. En 1995, les Biélorusses ont pu se prononcer au sujet d’un référendum portant sur la présence des symboles russes dans le pays. A la suite du scrutin – favorable à l’élargissement de la culture russe – le drapeau blanc-rouge-blanc a été enlevé et mis en pièces par le gouvernement. Outre le changement des symboles nationaux, le référendum a approuvé le statut officiel de la langue russe, lui donnant un rôle égal à celui de la langue biélorusse, et une intégration économique plus poussée avec la Russie. Un deuxième référendum en 1996 a changé le système politique en profondeur en éliminant la séparation des pouvoirs et a en fait été un «coup d’État». Rapidement, les opposants politiques au régime ont commencé à disparaître, ils ont été kidnappés et assassinés. La plupart des enquêteurs indépendants en conviennent : des ordres ont été donnés par le président qui disposait désormais de plus de pouvoir.

Loukachenko a appris à manipuler habilement le désir de la Russie d’avoir un partisan politique et militaire dans la région. La Russie a toujours été le principal partenaire commercial et donateur économique de la Biélorussie. Désormais, lorsque Poutine en demande trop en échange d’un prix bas pour le gaz et le pétrole, Loukachenko se tourne vers l’Occident afin de rééquilibrer les pouvoirs. Quels que soient les schémas de financement utilisés, le pouvoir trouve un moyen de s’enrichir au passage. Le président dispose de dix-sept résidences, d’un grand parc automobile et d’un Boeing de luxe orné de pierres précieuses.

En 2006, lorsqu’un village de tentes s’est élevé à Minsk pour protester contre les résultats truqués des élections, les opposant ont brutalement été dispersés pendant la nuit. L’Occident a introduit des sanctions contre les responsables de la fraude électorale et des répressions qui ont suivi. Cependant, après une autre «victoire impressionnante» de Loukachenko en 2010, plusieurs candidats à la présidence ont été condamnés pour des accusations criminelles. D’autres fonctionnaires ont eux aussi été sanctionnés. 

Les prisonniers politiques sont devenus l’objet de marchandages et ont été libérés en échange d’une levée partielle des sanctions et d’un soutien économique. La guerre en Ukraine a convaincu l’Occident qu’il vaut mieux avoir une autocratie apprivoisée à la frontière orientale plutôt qu’un pays dépendant de la Russie. 

Aujourd’hui, plus de 40 % des salariés biélorusses travaillent pour des entreprises qui appartiennent à l’État. Environ un quart de ces entreprises travaillent à perte. Avec un tel nombre de fonctionnaires qui craignent d’être licenciés, le gouvernement recourt au volontariat forcé pour souscrire aux journaux d’État, remplir les salles de concert d’artistes fidèles au régime, soutenir les GONGO (government-organized non-governmental organization), mener des campagnes politiques et organiser de fausses élections.

En 2015, la «taxe sur les parasites» a été introduite contre les chômeurs et ceux qui ne paient pas assez d’impôts. Alors que le salaire médian est d’environ 300 dollars, les chômeurs biélorusses devaient payer une taxe annuelle de 250 dollars «pour compenser les pertes budgétaires». Cette mesure a suscité des protestations dans tout le pays en 2017 et le gouvernement a fait marche arrière. 

Une autre loi qui distingue la Biélorussie de ses voisins est l’article 328 de son code pénal. Il criminalise la consommation et la possession de drogues, même en quantité négligeable. La Biélorussie se classe au deuxième rang en Europe (après la Russie) en nombre de prisonniers par habitant, avec environ un tiers d’entre eux condamnés pour des délits non violents, liés à la drogue. La stigmatisation autour des substances psychoactives et l’absence de procès équitable rendent pratiquement impossible de se défendre contre un coup monté. Alors que les entreprises d’État encouragent et font du trafic de drogues illégales, les consommateurs sont incarcérés pour des peines qui dépassent parfois dix ans. En 2016-2017, un groupe d’anciens officiers du KGB impliqués dans un vaste réseau de trafic de drogue a été puni moins sévèrement que de nombreux consommateurs de cannabis et d’ecstasy.

L’héritage de l’Union soviétique ne se manifeste pas seulement dans les noms des agences gouvernementales. Loukachenko appelle souvent les Biélorusses «peuple soviétique» et une partie du «monde russe». L’ancien ministre de l’intérieur Ihar Šunievič, connu pour ses déclarations homophobes, revêt l’uniforme du NKVD (ancien ministère responsable de la police politique dans l’URSS, ancêtre du KGB) lors d’occasions officielles avec grande fierté. De manière générale, la Seconde Guerre mondiale a joué un rôle majeur dans l’idéologie de l’État qui fait l’éloge de «l’exploit du peuple soviétique» et joue sur la peur d’une autre guerre.

La propagande est activement utilisée pour soutenir la ligne politique du pouvoir en place et diaboliser l’opposition. À l’exception de quelques journaux imprimés, chaque chaîne de télévision, station de radio et média imprimé doit s’autocensurer et éviter de critiquer le gouvernement. Les perquisitions dans les bureaux, la confiscation de matériel et l’arrestation de journalistes en direct lors des manifestations sont devenues la norme pour les médias qui publient en ligne.

© Maxim S

Le site d’information charter97.org était le plus visité au moment de son blocage. Le site du mouvement civil «Légaliser la Biélorussie» et bien d’autres ont été bloqués arbitrairement par le ministère de l’information. Ayant le monopole de l’accès à Internet, tout le trafic est analysé par le Centre opérationnel et analytique du Président. Grâce à l’inspection approfondie des données, le gouvernement est en mesure de fermer entièrement Internet, n’autorisant que les sites validés par les autorités. Ce qui s’est d’ailleurs produit à plusieurs reprises lors de manifestations de masse.

Lorsque la pandémie COVID-19 a commencé, Loukachenko a publiquement nié le danger du virus. «Allez au sauna, buvez de la vodka et retournez au travail», a-t-il déclaré. Son approche «business-as-usual» impliquait la distorsion des statistiques et l’inaccessibilité des tests. Alors que selon les données officielles, seules 3 à 5 personnes meurent chaque jour du virus en Biélorussie, les médecins confirment le même nombre de décès liés au COVID-19, mais en ne prenant en compte que leur hôpital. Le vrai nombre dépasse donc largement la version officielle.

Avec le souvenir de la gestion soviétique de la catastrophe de Tchernobyl en 1986, les parallèles avec l’urgence sanitaire actuelle ont ouvert de vieilles blessures. Au milieu d’une crise économique profonde et avec des frontières fermées à l’immigration, les Biélorusses se sont mobilisés de manière sans précédent pour préparer la sixième élection présidentielle. La foi en une défaite rapide du régime autoritaire était dans l’air…

L’auteur de la série, Piotr Markielau, écrit de Minsk (Biélorussie). Actif dans les manifestations actuelles, il s’est fait emprisonner par la régime en place pour ses prises de position.

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